Dimanche 6 juin 2010 7 06 /06 /Juin /2010 18:26

Speculum


Un écrivain anglais vient présenter son essai (consacré à la relation de l'original à la copie en art) en Italie. Il est abordé par une antiquaire française vivant en Toscane, qui l'emmène le temps d'une journée visiter San Gimignano. Lorsqu'une serveuse se méprend, les croyant en ménage, l'homme et la femme se mettent soudain à se comporter comme un couple en instance de séparation.

 

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Il est sans intérêt de connaître le fin mot de l'histoire (sont-ils réellement ensemble depuis 15 ans ou jouent-ils simplement à l'être ?) : disons-le tout net, si on se limite à l'histoire racontée, copie conforme est d'un ennui à peine supportable. Le soi-disant mystère que pose la relation entre les deux, absolument improbable, les dialogues, excessivement verbeux et Juliette Binoche, à baffer (en s'y reprenant à plusieurs reprises et en y mettant la violence qu'engendre impitoyablement une intense irritation). Le genre « je surjoue, je me regarde improviser, j'adore », qu'on avait déjà pu subir dans Désengagement, ça va bien cinq minutes. Allez, ta gueule, Juju : tu nous gaves. Non, ce n'est ni pour sa direction d'acteurs, ni pour son scenario qu'on appréciera Copie conforme.

 

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Kiarostami est un cinéaste de la forme, de la recherche formelle, et ce n'est qu'à condition de garder cela en mémoire que le film prend sens. Le thème du titre, le thème d'une partie des dialogues porte sur la question de la copie. Ce n'est pas un hasard, le cinéma constitue en effet l'art par excellence où les notions d'original et de copie perdent leurs statuts respectifs : qui irait différencier l'une de l'autre, laquelle aurait une valeur supérieure à l'autre ? La reproductibilité intrinsèque au cinéma obère d'emblée la question de l'original et de la copie. Le film existe de la même façon à travers l'ensemble de ses doubles, lesquels peuvent se multiplier à l'infini sans qu'il en soit dénaturé à un quelconque degré. Les dialogues entre Juju-tronche-à bouffes et son « époux » portant sur la question de la copie s'avèrent donc d'une vacuité essentielle s'agissant du 7ème art. La question posée par le cinéaste a donc valeur ironique, c'est une fausse question (du moins concernant le cinéma), qui en recèle une autre : celle des relations de couple, seule véritablement pertinente, où se joue là aussi une autre dimension de l'authenticité, celle des sentiments.

 

Eidos et reflet

Et de fait, le problème, strictement rhétorique et théorique, cesse d'être posé lorsque le « couple » apparaît : serait-ce à dire qu'il ne renvoyait in fine qu'à un autre questionnement dont il ne serait que la copie, le reflet ? Celui-ci, posé pendant la seconde moitié du film, concerne l'essence du couple, entité bicéphale et impossible, vouée à l'échec. On peut voir ici une dimension platonicienne, une évocation de la théorie des Idées (eidos : la forme) selon laquelle le monde sensible n'est qu'un avatar affaibli et dispersé d'un autre monde, originel, et unitaire, formé de l'essence même des choses. A ceci près que Kiarostami n'oppose pas sensible et intelligible, n'oppose pas donc l'image au concept (ce qui cinématographiquement s'avèrerait bien complexe, certes), mais juxtapose deux images mises à des plans différents. Voilà qui donne de la profondeur au champ, voilà qui fait émerger le temps et le sens, par l'image et par l'image seule. On le sait, les artistes orientaux se réfèrent volontiers à l'adage supposément chinois selon lequel une image vaut mille mots, entendant par là que l'Occident privilégierait abusivement le verbe.

 

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Or, Copie conforme est le premier film de Kiarostami tourné hors d'Iran. Les personnages, européens, s'expriment en italien, anglais et français, trilinguisme qui accentue le peu de poids de leur discours, dilué, stérile, tournant à ce point en boucle qu'il se vide de son sens. La pénible inflation de blabla binochien, outre le fait de créer chez le spectateur une irrépressible envie de silence, oblige en quelque sorte à se concentrer sur l'image. Quand la parole se donne comme le lieu même de la vacuité, (il ne me reste rien en tête de tout ce qui est sorti de la bouche à Juju Bibi), elle pointe vers son autre, l'image.

 

Double

Original a aussi le sens de nouveau, d'inédit : le thème de l'usure et de la mésentente conjugale (soit-elle réelle ou fictive et ludique) n'a en soi rien de révolutionnaire. La seule façon de le traiter de façon originale consiste là encore à jouer sur la forme, le contenu n'étant guère susceptible de nouveauté (récriminations, reproches, souffrance, frustration etc.) Kiarostami pour cela implique constamment la notion de double, double spéculaire, double représentatif d'une réalité autre que celle qui nous est directement montrée. De nombreux plans juxtaposent en effet le binôme Binoche-Miller et un autre couple (jeunes mariés, vieux couple italien, couple de touristes français), celui-ci situé le plus souvent à l'arrière-plan, émanation, rappel et déformation du couple actuel mis au premier plan. Ce dédoublement permet de faire visuellement référence au temps : les jeunes mariés symbolisent les débuts du couple, les vieux son épilogue, quant aux touristes français (avec Jean-Claude Carrière dans le rôle du monsieur), ils en montrent le futur proche.

Ce jeu de double passe également par des reflets (vitres, miroirs), effet spéculaire qui renvoie à l'inutile questionnement initial (sont-ils ou non un vrai couple) et à la dimension proprement cinématographique, camera obscura où l'image s'impressionne, inversée. Sauf qu'ici, il existe toujours un décalage entre l'image et son double, décalage lié à l'altérité (il s'agit toujours d'un autre couple) et à la temporalité (un autre couple situé ailleurs sur l'échelle du temps).


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Spéculation

A deux reprises, la caméra se transforme en miroir tendu aux personnages, ceux-ci regardant à la fois vers leur reflet factice qui dissimule le réalisateur et l'oeil de la caméra, par le biais d'une glace sans tain. Être de l'autre côté du miroir, mirer son reflet et regarder sans le voir le démiurge-cinéaste, le tout pour être vu par le spectateur, inconnu et invisible, tels sont les jeux de réflection que propose Kiarostami qui ne sont possibles que par le cinéma, art de l'illusion et de l'imaginaire au sens premier du terme : créer et jouer avec des images.

Pour conclure trivialement, Copie conforme vérifie une fois de plus ma conviction intime selon laquelle un film très chiant peut aussi être très riche. On est peu de choses.

Par zarzuela foutrax - Publié dans : Analyses
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Mardi 27 avril 2010 2 27 /04 /Avr /2010 11:01

L'éternel retour du même (énervement).

 

Pourquoi donc se priver de ré-enfourcher son cheval de bataille au prétexte qu'on l'a déjà maintes fois chevauché ? (oui, lecteur chou, tu l'as déjà deviné, il va une fois de plus être question de la nouvelle vague) Resituons le contexte : un soir de semaine, projection d'un film russe à Rouen. Film inconnu au bataillon pour moi qui ne suis pas une grande connaisseuse du cinéma russe. Les longs adieux, de Kira Muratova, date de 1971 mais le film a été interdit de projection jusqu'en 87. Bien. L'histoire selon le résumé : un jeune garçon entend quitter sa mère pour aller vivre avec son père. Sa mère fait tout pour le retenir. Bien bien. On s'installe et l'angoisse avec nous : la post-synchro, le décalage entre son et image, les gros plans sur une plante, un animal, le jeu de l'actrice principale, tout est absolument crispant. Tout sonne faux. Sauf le jeune acteur, comme un Antoine Doisnel slave.

La démangeaison s'installe : partir, pas partir ? Une scène nous convainc de rester. On voit des diapos de famille projetées sur une porte, porte ouverte par le jeune homme y figurant. On se dit : chouette idée. On se dit juste après : une idée chouette pour un film, ça fait peu. La projection, dont chaque minute aura douloureusement été comptée, enfin s'achève. Une charmante et enthousiaste jeune fille spécialiste de Muratova arrive et commente. Ce qu'elle met en avant est éclairant : la réalisatrice a créé une nouvelle forme. Décalages, dos tournés, gestes ratés qui mettent en relief la valse hésitation du personnage masculin, rester ou pas avec maman. Une belle remarque sur la répétition du réel dans le film qui rattrape celle de l'art. Evocation des parallèles avec les premiers Godard. Heureusement que cette jeune fille est venue : grâce à elle, je comprends enfin pourquoi le film m'a porté sur les nerfs. Encore la nouvelle vague. Encore elle. Jusqu'à Odessa elle nous aura emmerdés. Malheur. Cela ne cessera-t-il donc jamais ?

Par zarzuela foutrax - Publié dans : Considérations d'ordre cinéphilique - Communauté : Club de cinéphilie élitiste
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Lundi 26 avril 2010 1 26 /04 /Avr /2010 12:37

Vieille barbaque n'est pas morte.

 

Mammuth montre des gens simples, loin d'un propos politique qui les réduirait à n'être que de misérabilistes illustrations, loin de toute démonstration, sans une once de condescendance grinçante façon Chatillez. Mammuth montre des gens simples qui travaillent, dont la vie est soit pourrie par le boulot, soit toute entière ordonnée par lui. C'est le cas de Serge Pilardosse, qui à peine retraité tourne en rond comme un lion en cage : ce qui le tenait, son travail aux abattoirs, n'est plus. Le voilà donc livré à sa propre carcasse, faute de porter celles de cochons abattus. Petit pavillon, petite ville, petite vie. Pourtant, ces petites gens sont on ne peut plus imposants : gros corps, larges bedaines, viande difficile à trimballer parce que vieillie et fatiguée. La vieillesse est l'âge où le corps reprend ses droits et se rappelle à notre bon souvenir via ses dysfonctionnements, ses incapacités, son poids excessif qui entrave le mouvement. Voilà ce qui frappe en regardant Mammuth : la mise en scène de la barbaque humaine. Serge et Catherine incarnent au sens propre du terme ce qu'est un corps de vieux.

 

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Premier degré

Comme c'est Depardieu qui joue Serge, l'évidence de la comparaison s'impose et le spectateur ne peut s'empêcher d'évoquer le svelte et jeune acteur des années 70 pour se dire que, décidément, le temps est sans pitié. Cette prévalence de la carne sur l'esprit est encore accentuée par le fait que les personnages semblent dénués de réflexion, voire de conscience, dans la mesure où celle-ci suppose un second degré, une mise à distance de soi à soi. Or, Serge et Catherine sont au premier degré, toujours. Ainsi cette scène désopilante où Serge contemple le puzzle offert par ses collègues tandis que Catherine remarque : « Ah ben ça, c'est sûr, c'est mieux qu'un micro onde ou qu'un écran plat. Y a pas à dire, ils se sont pas foutus de ta gueule ». L'ironie est pour nous évidente, mais rien n'est moins sûr : il est fort probable que Catherine ne dise là rien de plus que ce qu'elle pense, au pied de la lettre.

 Cette absence de conscience n'est pas un défaut, elle n'empêche rien, et surtout pas l'imaginaire que l'on va voir prendre corps au fur et à mesure du voyage de Serge en moto. Catherine, solidement ancrée dans le réel, a en effet pris en charge les démarches administratives et envoyé l'époux désoeuvré chercher les papelards qui manquent pour constituer sa pension de retraité. Ce voyage dans l'espace entraîne une remontée dans le temps, puisque Serge démarche tous les employeurs qui l'ont fait travailler revenant ainsi sur les lieux de sa jeunesse. Pour autant, tout flash-back visuel est résolument banni. C'est que le passé ne peut par définition plus exister comme présent, mais comme une strate mentale faisant partie du présent. C'est pour cette raison, parce que le corps présent est irréversiblement vieux qu'il ne peut être question de faire comme si on pouvait revenir en arrière, rembobiner mine de rien la pellicule. Les jeux sexuels entre cousins 45 ans après butent sur l'obstacle de prostates défaillantes : le passé ne peut pas se réitérer. Et lorsque Serge revit les dialogues passés qu'il eut avec Adjani, son premier amour, leurs voix sont celles d'aujourd'hui.

 

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Reste évidemment la troublante jeunesse d'Adjani qui nous fait oublier de façon phénoménale la chirurgie esthétique à laquelle elle est due, preuve s'il en est de son immense talent d'actrice. Le défunt premier amour de Serge a toujours été là, mais comment aurait-il pu se manifester dans une existence marquée par le pascalien divertissement qu'est le boulot ? Pour que le passé ait la possibilité de ressurgir, il faut une vacance, il faut du vide, il faut, précisément, la retraite.

 

Suréalisme quotidien

La collusion inattendue de deux strates temporelles qui devraient s'exclure est fort intelligemment marquée par l'usage de deux formats de pellicules. Le 16 mm à gros grains indique le passé au présent, le 35 mm le présent lui-même. Dans les hommes vieillis que croise Serge, dans le spectre de son premier amour qui l'accompagne, dans les changements (la minoterie devenue studio multimedia) qui effacent ce qui a été se marque le passé. Et qu'est ce que l'imaginaire sinon cette annulation de la chronologie, cet entremêlement de deux dimensions temporelles en théorie opposées ?

L'imaginaire s'accommode très bien de l'absence de conscience et du quotidien. Pas besoin de farfouiller dans les tréfonds de l'inconscient pour en aborder les rivages. C'est le quotidien le plus trivial qui regorge d'absurdité et de surréalisme. L'entretien de la nièce de Serge avec un recruteur, le monologue alphabétique de Catherine au téléphone avec la caisse de retraite, le discours annoné par le directeur des abattoirs au son des chips mâchonnés par les employés sont autant de preuves que l'imaginaire n'a besoin d'aucun artifice pour exister. L'absurde est au coin de la rue. Remarquons en passant que l'opposition n'existe pas tant entre réalité et imaginaire qu'entre imaginaire et travail. Pour « être bien », il faut ne rien faire. Et le personnage le plus poétique du film, miss Ming, est absolument inapte au turbin. Cette incapacité foncière va de pair avec l'inventivité et la création.

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L'existence humaine est misérable parce que nous savons que nous allons mourir. Le cadavre dans le supermarché, le cercueil qu'exhume Serge du caveau, le fantôme d'Adjani décédée sont là pour nous le remettre en mémoire. A cette misère d'être mortel s'ajoute celle d'avoir un corps qui nous trahit. De ces tristes constats pourtant ne naît aucun désespoir. L'amour est là quoiqu'il en soit et l'inattendu. Mieux que tout discours idéologique, Delépine et Kervern nous le font bien comprendre : la vraie mort, c'est le travail.

 

 

 

 

 

Par zarzuela foutrax - Publié dans : Chroniquettes - Communauté : Club de cinéphilie élitiste
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