Speculum
Un écrivain anglais vient présenter son essai (consacré à la relation de l'original à la copie en art) en Italie. Il est abordé par une antiquaire française vivant en Toscane, qui l'emmène le temps d'une journée visiter San Gimignano. Lorsqu'une serveuse se méprend, les croyant en ménage, l'homme et la femme se mettent soudain à se comporter comme un couple en instance de séparation.
Juju-tête-à-claques
Il est sans intérêt de connaître le fin mot de l'histoire (sont-ils réellement ensemble depuis 15 ans ou jouent-ils simplement à l'être ?) : disons-le tout net, si on se limite à l'histoire racontée, copie conforme est d'un ennui à peine supportable. Le soi-disant mystère que pose la relation entre les deux, absolument improbable, les dialogues, excessivement verbeux et Juliette Binoche, à baffer (en s'y reprenant à plusieurs reprises et en y mettant la violence qu'engendre impitoyablement une intense irritation). Le genre « je surjoue, je me regarde improviser, j'adore », qu'on avait déjà pu subir dans Désengagement, ça va bien cinq minutes. Allez, ta gueule, Juju : tu nous gaves. Non, ce n'est ni pour sa direction d'acteurs, ni pour son scenario qu'on appréciera Copie conforme.
Kiarostami est un cinéaste de la forme, de la recherche formelle, et ce n'est qu'à condition de garder cela en mémoire que le film prend sens. Le thème du titre, le thème d'une partie des dialogues porte sur la question de la copie. Ce n'est pas un hasard, le cinéma constitue en effet l'art par excellence où les notions d'original et de copie perdent leurs statuts respectifs : qui irait différencier l'une de l'autre, laquelle aurait une valeur supérieure à l'autre ? La reproductibilité intrinsèque au cinéma obère d'emblée la question de l'original et de la copie. Le film existe de la même façon à travers l'ensemble de ses doubles, lesquels peuvent se multiplier à l'infini sans qu'il en soit dénaturé à un quelconque degré. Les dialogues entre Juju-tronche-à bouffes et son « époux » portant sur la question de la copie s'avèrent donc d'une vacuité essentielle s'agissant du 7ème art. La question posée par le cinéaste a donc valeur ironique, c'est une fausse question (du moins concernant le cinéma), qui en recèle une autre : celle des relations de couple, seule véritablement pertinente, où se joue là aussi une autre dimension de l'authenticité, celle des sentiments.
Eidos et reflet
Et de fait, le problème, strictement rhétorique et théorique, cesse d'être posé lorsque le « couple » apparaît : serait-ce à dire qu'il ne renvoyait in fine qu'à un autre questionnement dont il ne serait que la copie, le reflet ? Celui-ci, posé pendant la seconde moitié du film, concerne l'essence du couple, entité bicéphale et impossible, vouée à l'échec. On peut voir ici une dimension platonicienne, une évocation de la théorie des Idées (eidos : la forme) selon laquelle le monde sensible n'est qu'un avatar affaibli et dispersé d'un autre monde, originel, et unitaire, formé de l'essence même des choses. A ceci près que Kiarostami n'oppose pas sensible et intelligible, n'oppose pas donc l'image au concept (ce qui cinématographiquement s'avèrerait bien complexe, certes), mais juxtapose deux images mises à des plans différents. Voilà qui donne de la profondeur au champ, voilà qui fait émerger le temps et le sens, par l'image et par l'image seule. On le sait, les artistes orientaux se réfèrent volontiers à l'adage supposément chinois selon lequel une image vaut mille mots, entendant par là que l'Occident privilégierait abusivement le verbe.
Or, Copie conforme est le premier film de Kiarostami tourné hors d'Iran. Les personnages, européens, s'expriment en italien, anglais et français, trilinguisme qui accentue le peu de poids de leur discours, dilué, stérile, tournant à ce point en boucle qu'il se vide de son sens. La pénible inflation de blabla binochien, outre le fait de créer chez le spectateur une irrépressible envie de silence, oblige en quelque sorte à se concentrer sur l'image. Quand la parole se donne comme le lieu même de la vacuité, (il ne me reste rien en tête de tout ce qui est sorti de la bouche à Juju Bibi), elle pointe vers son autre, l'image.
Double
Original a aussi le sens de nouveau, d'inédit : le thème de l'usure et de la mésentente conjugale (soit-elle réelle ou fictive et ludique) n'a en soi rien de révolutionnaire. La seule façon de le traiter de façon originale consiste là encore à jouer sur la forme, le contenu n'étant guère susceptible de nouveauté (récriminations, reproches, souffrance, frustration etc.) Kiarostami pour cela implique constamment la notion de double, double spéculaire, double représentatif d'une réalité autre que celle qui nous est directement montrée. De nombreux plans juxtaposent en effet le binôme Binoche-Miller et un autre couple (jeunes mariés, vieux couple italien, couple de touristes français), celui-ci situé le plus souvent à l'arrière-plan, émanation, rappel et déformation du couple actuel mis au premier plan. Ce dédoublement permet de faire visuellement référence au temps : les jeunes mariés symbolisent les débuts du couple, les vieux son épilogue, quant aux touristes français (avec Jean-Claude Carrière dans le rôle du monsieur), ils en montrent le futur proche.
Ce jeu de double passe également par des reflets (vitres, miroirs), effet spéculaire qui renvoie à l'inutile questionnement initial (sont-ils ou non un vrai couple) et à la dimension proprement cinématographique, camera obscura où l'image s'impressionne, inversée. Sauf qu'ici, il existe toujours un décalage entre l'image et son double, décalage lié à l'altérité (il s'agit toujours d'un autre couple) et à la temporalité (un autre couple situé ailleurs sur l'échelle du temps).
Spéculation
A deux reprises, la caméra se transforme en miroir tendu aux personnages, ceux-ci regardant à la fois vers leur reflet factice qui dissimule le réalisateur et l'oeil de la caméra, par le biais d'une glace sans tain. Être de l'autre côté du miroir, mirer son reflet et regarder sans le voir le démiurge-cinéaste, le tout pour être vu par le spectateur, inconnu et invisible, tels sont les jeux de réflection que propose Kiarostami qui ne sont possibles que par le cinéma, art de l'illusion et de l'imaginaire au sens premier du terme : créer et jouer avec des images.
Pour conclure trivialement, Copie conforme vérifie une fois de plus ma conviction intime selon laquelle un film très chiant peut aussi être très riche. On est peu de choses.


