La vie des autres
Un homme bon chez les Soviets
Dans ce film de Florian Hensckel von Donnersmarck sur l’ancienne police secrète est allemande, il est question d’une psychose systématisée à l’échelle d’un pays. Une pathologie politique lourde, donc, qui répond à une psychopathologie individuelle médicalement bien définie. Allez, lâchons le morceau, ce que décrit la vie des autres n’est rien d’autre que la paranoïa. Celle de la RDA des années 80, pays qui de par le caractère appliqué et ordonné de ses habitants, était l’élève le plus performant du bloc communiste et une des meilleures illustrations de ce qu’est le totalitarisme.

Totalitarisme
Précisons tout d’abord que la RDA n’était pas une dictature, mais un régime totalitaire, ce qui n’est pas la même chose. Et pour continuer le cours de philo politique du jour (plus que quatre mois avant le bac), rappelons avec Claude Lefort que le totalitarisme se caractérise notamment par la dissolution organisée de la notion d’individu et, partant, de celle de vie privée. Il n’est pas imaginable pour un système totalitaire que l’individu ait une vie qui lui soit propre, située hors du champ de vision d’autrui. Car qui sait alors ce qu’il pourrait trafiquer, l’individu, pour nuire à ce même autrui.
Comme on voit, la raison invoquée ressemble furieusement à celle dont se sert le paranoïaque pour justifier ses comportements persécuteurs : s’il est obligé de contrôler très précisément tout ce que l’autre fait, c’est simplement pour ne pas être détruit par lui. C’est donc somme toute pour une excellente raison (à savoir, sauver sa peau) qu’un paranoïaque est incapable de laisser les autres vivre leur vie….
Ce même argument justifie l’existence et les méthodes de la Stasi, police secrète dédiée à la sûreté de l’Etat, lequel sans cela ne survivrait pas aux coups de tous ces ennemis potentiels qui grouillent, de ci, de là, prêts à attaquer dès qu’on a le dos tourné. La surveillance systématique au quotidien, le fichage et le classement sont les maîtres-mots de ce système. Un contrôle d’autant plus pervers que les principaux intéressés n’en ont qu’une conscience diffuse : ils savent plus ou moins être surveillés, sans en être sûrs, ce qui participe à créer un climat d’angoisse généralisé bien utile pour affaiblir les velleités non conformes de certains.

Pions sur l'échiquier
Nous avons donc un cadre stable (un système psychotique bien installé), et trois entités qui s’y placent chacune à leur manière : Georg Dreymann, dramaturge sympathique et pas vraiment dérangeant, sa compagne, Maria Christa, actrice, et Gert Wiesler, agent de la Stasi chargé de leur surveillance.
Pour faire à notre tour la petite crise paranoïaque du dimanche, amusons-nous comme le faisait la Stasi à les classer selon leur typologie psychique : Dreymann est indubitablement narcissique et hystérique, Christa pour le moins dépressive, et Wisler, ah, nous y voilà, semble taillé sur mesure pour le système pour lequel il travaille. Il offre, ah, comme ça tombe bien, toutes les caractéristiques de la personnalité paranoïaque : froideur, méfiance exagérée, autoritarisme, psychorigidité ne laissant rien au hasard, et, vu les considérations qui précèdent, bien évidemment inaptitude fondamentale à toute forme d’échange affectif. Grubitz, son collègue chef des affaires culturelles à la Stasi, semble par contraste un gai luron, grosse ordure opportuniste certes, mais somme toute humain.
Voyons comment les entités vont changer de place : Hempf, le ministre de la culture, tombe bestialement amoureux de Maria Christa, et charge la Stasi de surveiller le couple qu’elle forme avec Dreymann dans le but avoué d’envoyer celui-ci à l’ombre. C’est Wiesler s’y colle, avec tout le professionnalisme qui le caractérise. Et surprise, saisi d’une sorte de syndrome de Stockholm inversé, il va s’attacher à ceux qu’il est censé traquer, au point de revoir tout son système interne de valeur.
Art thérapie
Et c’est là que le bât blesse : qu’est ce que c’est que ce personnage, doublement psychotique (sa propre pathologie étant légitimée et consolidée par celle du régime), qui bascule vers la simple névrose (autant dire vers la normalité) sous prétexte qu’il lit des livres de poésie en écoutant du piano ? N’importe quel psychiatre le sait, s’il y a bien un type de malades inaptes à la cure et au changement, ce sont bien les paranoïaques.
Admettons donc provisoirement que ce « miracle » psychique puisse néanmoins avoir lieu et poursuivons. Wiesler se trouve donc secrètement plongé au cœur d’un microcosme très éloigné de sa vie : caché dans le grenier de l’immeuble, rien ne lui échappe de ce qui se passe dans l’appartement et aux alentours. De fait, il se retrouve en position de voyeur. De voyeur, ou plutôt de spectateur ? Ce ne sont pas les histoires de fesses qui l’intéressent, du moins pas dans leur dimension strictement sexuelle. Ce qui lui parle en revanche, en disséqueur de l’âme qu’il est de par son métier, ce sont les affects qu’éprouvent les personnages, et leurs causes : pour cet homme qui n’a aucune relation affective avec ses semblables, les émotions et les sentiments sont sans doute une chose bien étrange.
La théorie grecque de la mimesis et de la catharsis tragique (qui affirme que le spectateur s’identifie aux personnages, et se purge ainsi par procuration de ses émotions fortes) permet peut-être de comprendre ce qui l’anime : il vit par procuration ce que sa propre existence lui interdit. Il n’est par ailleurs sûrement pas innocent que ce soit justement pendant une représentation théâtrale qu’il voit pour la première fois ses futurs « amis ».

Le film postule que la culture serait donc le salut, l’outil de la métamorphose de la machine à espionner en vrai être humain plein d’empathie. Peut-on vraiment considérer qu’elle ait un pouvoir thérapeutique ? Il semblerait d’abord que ce soit l’intégrité morale des personnages de son petit théâtre à lui tout seul qui touche Wiesler : après tout, la psychorigidité est d’une certaine façon un corollaire de la moralité. Il méprise Grubitz, arriviste et fainéant, en a autant pour Hempf, gros porc lubrique se servant du pouvoir pour assouvir ses pulsions.
Notons au passage que c’est sans doute là ce qui a grippé la machine : que la pulsion intervienne dans une machinerie de contrôle total, par définition allergique au désir. Voilà qui est insupportable pour Wiesler, et voilà étrangement ce qui le sauvera de sa solitude : lorsqu’une fois le mur tombé, Dreymann comprend, des années après, qu’il a été protégé par Wiesler (lequel lui a évité prison et destruction psychique) et lui dédie son livre, malgré une vie toujours aussi misérable, l’agent déchu de la Stasi n’est plus seul. La dernière phrase du film en forme double-sens psychanalytique, est formidable : le libraire chez qui il achète le livre de Dreymann lui demande s’il doit faire un papier cadeau, et Wiesler répond avec un sourire (le seul du film) : non, c’est pour moi.
Mais peut-on réduire ainsi ce personnage à « un homme bon » (et de ce fait, c’est bien triste à dire, aussi un peu cuculaprale) comme le dit le film à plusieurs reprises ? Non bien sûr. En sauvant Dreymann, Wiesler continue à affirmer son propre pouvoir : il reste le Destin des personnages du film, qui les agit à leur insu, et dont leur sort dépend entièrement. Un démiurge sauvé, mais un démiurge quand même.